Du 01/03 au 27/04/2026
Un adulte d’origine étrangère qui, à côté de sa vie professionnelle, s’est lancé dans un parcours artistique et prend avec moi quelques cours particuliers de langue française, me remet avant son départ un cadeau prodigieux :
« Madame, je fais aussi des parfums. J’en ai inventé un pour vous, telle que je vous perçois. Puis-je vous remettre ce flacon? »
J’en reste sidérée. Moi qui suis réticente devant les cadeaux, je me risque à recevoir celui-ci et, par avance, décide même de porter ce parfum, sans encore le connaître, sans encore l’avoir respiré, parce que je sais cet homme bon, raffiné, de goût sûr, très sûr. Je suis prête, en son parfum, à me découvrir encore autre que celle que je connais.
Le baume ne correspond ni à ce que je mets d’habitude, ni à mon imaginaire. C’est dans mon existence de l’impensé impensable ! Or il me plaît aussitôt. Fulgurance du poivre tonique au débouché, magnifique. Déploiement lent de la rose orientale, opulente. Irruption des résineux affirmés. Ces derniers insistent en douceur et perdurent.
Mon émerveillement surpris me plaît. Je l’écoute. Qui plus est, je pressens les enjeux : la Vie me propose là un moment essentiel dans ce que j’appelle l’épiphanie de soi. Ou j’accepte et joue sérieusement ma partie, ou je passe sans donner suite, ce qui sera tout à la fois sous-estimer le présent, faire fi de la Vie, et me fuir. Je ne capitule pas devant l’appel à être, je ne m’éclipse pas. J’entre résolument, avec, par et en ce parfum, dans une nouvelle aventure avec moi-même. Et voici...
Je vis un rêve qui se déploie. A mesure qu’il avance, il me déplie en ce qui fut froissé, m’affermit pas à pas. Je me découvre en lui une force encore plus établie que je ne la pensais. Je prends cette joie nouvelle, celle d’avoir le droit d’être en ma puissance, par-delà la peur que cette puissance en moi suscite. Je sais, certes, que ce m’est pour le moment donné par l’euphorie d’abord de la senteur, puis de la découverte qui se fait en moi. Je me doute bien qu’il me faudra tenir plus tard en cela. Je m’y engage d’ores et déjà devant moi-même, parce que c’est sain et courageux.
Les étapes se succèdent, au rythme d’une symphonie. J’ai soudain peur de perdre ce parfum, d’abord parce qu’à un moment, je ne le sentirai plus sur moi, puis parce que je ne pourrai pas me l’acheter - il n’existe pas dans le commerce. Je comprends que je le perdrai de toute façon et en prends acte : ce parfum n’est que pour un passage et, ce passage accompli, il doit se retirer. Je décide de lui donner, moi, une suite. Elle devra l’honorer, le perpétuer, et le laisser aller mais vivre autrement en moi. C’est le mieux qui puisse arriver à ce parfum.
Pour le relais, comme j’exclus les parfums de prix faramineux, je cherche, cherche, cherche encore, sans en être distraite de mon quotidien. Je dis à qui me conseille mon histoire. On m’aide volontiers. Je trouve. Ce sera le bien nommé pour cette occasion - et pour d’autres à venir, je le pressens, le décide - Twist, masculin, pétillant.
Je ne l’achète pas encore. Exprès. Il reste une idée de parfum, un esprit de parfum. Le moment venu, je me le procure et le dépose sur un plateau en cuivre marocain de belle facture, où repose une petite croix nue en or, près de l’éléphant blanc, initialement banc à chaussures pour enfant, sur lequel je m’assois souvent à califourchon ou en amazone pour ma prière contemplative des grands ciels. C’est en dépôt, en attente heureuse, tandis que je vis à plein mon parfum actuel, reçu et accueilli, qui bouleverse tout, en ouverture à l’autre, et cependant maintient tout, en fidélité à soi. J’aime ! cela.
