A l’ancien professeur, devenu, comme en monde biblique, le père prêtre, le père de par la sève de l’âme, le père d’or et de sel.

Merci pour, hors du commun, l’intelligence. Merci pour le regard perspicace dans la connaissance du psychisme, du cœur et de l’âme. Merci pour la rectitude sans raideur, pour l’impatience passionnée et la tendresse jamais lasse. Merci pour la possibilité de toujours tout dire devant lui : ce qui fut le mal, ce qui fut de la honte, ce qui fut fierté et même la haine et la colère et le soupçon, infondé, à son égard ! Merci pour l’élégance et pour le souci de faire valoir ce qui est là, peut-être délabré, humilié, fragile, oublié. Merci pour l’humour et le rire franc.

Merci pour l’enseignement reçu au fil des jours, pendant quarante ans de fête continue : trésor de la langue, de ses nuances et donc de la vie, trésor des Ecritures. Merci pour la prêtrise : pain, vin, et pardon, toujours chargés de saveurs ; gestes amples, précis, donnant à comprendre que la liturgie est pour une invention du quotidien. Nous a été donnée la sortie « hors de l’Antique Peur », avec libération du désir, capable, en complicité avec le Vivant, de toujours passer la mort.

Evelyne Frank

Merci de nous avoir rendus attentifs aux splendeurs du jour, mais aussi confiants dans le sommeil. Merci de nous avoir appris l’audace de la vitalité et la prévenance de la compassion. Merci pour l’encouragement à décider et à dire parfois non. Merci pour l’invitation à s’engager dans la cité mais aussi à entrer dans la contemplation, et l’amitié avec soi-même. Merci pour l’apprentissage de la banalité des jours, regardée autrement, et celui de la fête, risquée jusque dans le difficile.

Merci pour le mourir, tel qu’il nous fut partagé, dans un grand silence conforme à son être, secret de toujours à toujours. Comme Elie, cet homme ne s’est pas éteint, il a brûlé, dans une mort terrible, mais à ses dimensions, de géant. Il est passé en beauté. Une Beauté sacrale. C’était du Greco, qui devint, dans une véritable entrée en Passion, du Grünewald et finit comme du Gauguin, avec ses christs au nez busqué.

Il n’y avait personne accompagnant personne. C’était la solitude radicale du mourir et la solitude radicale du voir mourir. Chacun, sans plus pouvoir dire quoi que ce soit, allait inexorablement son chemin. Et pourtant l’heure fut saturée de Présence.

Cet homme fut père jusques là, sa mort sonnant comme un envoi. Une joie étrange, participant de la joie imprenable, ne vous lâche pas.

Oui, profondément merci.

(Vous pouvez également lire mon article paru dans Carrefours d'Alsace : cliquez)


Dans un de ses livres, Elie Wiesel évoque un maître qui, sur le point de mourir, disait à ses élèves :
«De mes contes, faites des prières(…) Des prières, pas des reliques.»
Célébration hassidique (Paris, Seuil, 1972, p. 180).

Je souris.
Un jour, comme nous parlions de cela, le père Wolfram me dit avec enjouement:
"Oui, si je meurs, tu ne m’empailles pas!"