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L'appentis de la copropriété tombait en ruine.
Cela valait la peine d'en faire quelque chose.

J'envisageai, accessibles à tous les voisins, à l'intérieur un petit espace sport avec vélo elliptique, à l'extérieur un coin lecture, l'un et l'autre demeurant indissociés parce que la spiritualité sculpte le corps.

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Faire de ce lieu coincé entre les maison serrées, à l'abandon, encombré de poubelles, un petit paradis, ne m'appartenant pas, bientôt quitté, et ceci gracieusement en dépit de finances toujours mises en péril par l'écriture, relevait du défi. « Folie ! » disait l'entourage. Un vieux moine, du sein de sa tradition, comprenait à demi-mot : prendre un lieu délaissé et le faire fleurir, selon le projet du Royaume et pour le Royaume, c'était s'engager pour plus d'humanité.

Or cela valait la peine. D'une part, je suis largement remerciée, en ce que cet espace est devenu, grâce au talent de ceux qui l'ont mis en valeur : le père d'or et de sel aujourd'hui défunt m'a fait rêver, d'aucuns ont assaini le lieu, un artiste a peint. D'autre part, ce lieu agit. Il le faisait sans doute déjà avant, à l'insu de tous, et négativement, non pour des questions d'énergie, mais par ce que ce qu'on laisse péricliter déprime. Maintenant, quotidiennement, il contribue à structurer mes retours du travail en beauté.

La porte s'offre au premier regard, jamais fermée à clef, ce qui est une gageure, avec sa ferronnerie élégante que les couleurs pastel font chanter. En trompe l'oeil, le peintre lui a donné un symétrique, tout léger. Les jaunes orangés et les ocres rendent l'intérieur lumineux. Un arbre de vie, pommier aux racines noueuses, décline sur l'un des murs les quatre saisons. Son tronc en forme de main vous tend une pomme à la fois très réaliste et tout à fait insolite, ainsi dans le vide, presque comme dans une oeuvre de Magritte. Un chat noir turbulent essaie d'attraper les aiguilles de l'horloge. Il n'a pas remarqué la colombe au brin d'olivier sur un petit vitrail apposé au carreau.

Juste cinq minutes de vélo, sans rechercher la performance, avec une émission radio donnant le monde, apaisent le stress et entretiennent, greffés sur les deux cours de sport par semaine et l'heure d'exercices de chaque matin. Le corps dit merci, l'esprit également. Le rituel souple de ces cinq minutes confère à la soirée ainsi engagée de la tenue et la suite s'enclenche posément. Salle de bain, repas déjà prêt sur plateau, belle table avec set de table brodé et service en porcelaine, tout est charme et mesure, que le refus de s'avachir dans l'effort du vélo en un lieu magnifié par le peintre ont mis naturellement en place.

Le coin lecture répond au coin vélo : fleurs et plantes grimpantes ; oisillon en poterie, tout pataud, qui, suscitant les convoitises, disparaît puis réapparaît ; paravent antique de métal blanc répondant à la ferronnerie de la porte ; peintures murales d'un cadran solaire 18e stylé mais sans prétentions, motifs de la vigne, des mûres et des pommes, moineau, rouge-queue et mésange charbonnière, blason d'une abeille pour les habitants de la rue... des abeilles.

Je m'installe en ce lieu dans un état d'esprit bien particulier. Il y a la conscience d'avoir là - comme en toute mon existence, comme pour toute mon existence- travaillé avec le courage d'un bénédictin pour assainir et faire chanter, ceci avec d'autant plus de mérite que ce fut dans une indifférence assez générale. Il y a la reconnaissance, immense, pour ceux qui ont compris et encouragé le projet, ont donné du temps, de la peine et du savoir-faire. Je repense à cet employé de la poste qui, me voyant démunie devant le poids du paravent livré en mon absence et donc à chercher soi-même, le chargea dans sa fourgonnette personnelle, et après le travail, se dérouta pour me le livrer, sans aucune contrepartie.

Comme c'est en retrait, tout naturellement, la lecture devient ici, dans la beauté et en beauté, un «  Vas-t-en pour toi  » biblique. Je m'astreins à un moment régulier de lecture, plutôt le soir, après le repas léger, pour un temps fixé sur lequel je ne transige pas, comme pour le still bleiben de la prière. Car cette lecture est prière !

En effet, je me présente en ce lieu devant un livre que je reçois dans tous les sens du terme. Ce n'est pas un «  livre ami  », un de ces ouvrages vers lequel vous allez pour le dialogue qui sera, à coup sûr, un événement spirituel ; ce n'est pas non plus un « livre plaisir  », un peu facile. C'est un livre choisi parce qu'il me paraît proposer une ouverture intellectuelle dans un domaine qui ne me passionne pas.

Je veux en ce livre accueillir l'étranger. En effet, si je ne lis que ce qui m'intéresse, je ne suis pas vraiment avec l'autre, je reste avec moi-même, je reste en moi-même ! Je demeure dans le même, je suis dans la répétition.

La lecture est alors souvent combat : si quelques fois m'est donnée une découverte facile à accueillir, bien des pages me sont arides. La beauté autour de moi m'aide à tenir.

Or, au bout de quelques jours de cette pratique estivale, je découvre que, dans l'immobilité, j'ai beaucoup voyagé. Les «  livres étrangers  » m'ont donné des mondes nouveaux et, ce faisant, de l'étrange. Il a fait bouger beaucoup de choses en moi et je ne suis plus tout à fait identique. La connaissance se fait reconnaissance.

Le peintre

Rémy Kopferschmitt, peintre en lettre, trompe l'oeil, polychromie, patine et enduit, fresque, illustrateur, a bien des modes d'expression mais aussi bien des styles, très différents, ce qui surprend. Il peut traiter une sorte de portrait de Fayoum comme il peut opter pour du naïf.

Mais il a son coup de pinceau à lui et sait ce qu'il veut. Son monde, c'est la couleur, la couleur et encore la couleur. Il ne dissocie pas l'oeuvre du lieu où elle sera : si figure là un merle, c'est qu'il l'a entendu dans le quartier ; s'il peint tel arbre d'eau dans les roseaux, c'est parce que la nappe phréatique affleure ; si l'autel de la chapelle a ces teintes, c'est parce qu'elle vit au milieu des champs au rythme des saisons.

L'homme, mûr, au physique élancé et massif, invisiblement marqué en son ossature par une chute du haut d'un échafaudage – Comment ne pas penser à la lutte de Jacob avec l'ange ?-, au regard attentif, parle peu. Tout est intérieur et intériorisé, avant d'apparaître sur le mur, la toile, le papier ou le cuir marouflé. L'artiste entend et voit, pense et repense, recueilli. Il sait se souvenir des vivants et des morts. L'on pressent que la grâce de son lierre, si souple, est conquise sur le terrible.